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Un accueil syndical, du côté de la FGTB

Un accueil  syndical, du côté de la FGTB ©FGTB

Entretien avec Abderrahmane Cherradi, ancien permanent syndical responsable du service « migrants » à la FGTB de Bruxelles

Comment êtes-vous entré au service migrants de la FGTB ?

Je suis arrivé en Belgique en juillet 1965, comme beaucoup d’autres Marocains fuyant la répression du mouvement de contestation politique et sociale qui avait eu lieu en mars. J’ai été accueilli par des amis politiques et j’ai commencé presque aussitôt à militer à la FGTB. En 1967, René De Schutter a été élu secrétaire régional de la FGTB Bruxelles. Il portait beaucoup d’intérêt aux questions de l’immigration et s’est aussitôt adjoint des militants de l’immigration pour encadrer les travailleurs immigrés.

Pourquoi à Bruxelles ?

Ce service migrants a été créé à la régionale de Bruxelles parce qu’à l’époque, l’arrivée de nouveaux migrants était plus importante à Bruxelles qu’ailleurs. En Wallonie, l’immigration venue travailler dans les mines de charbon et la sidérurgie était plus ancienne. À Bruxelles, c’est à partir de 1963-64, avec les accords bilatéraux passés avec le Maroc et la Turquie, qu’on a assisté à une arrivée importante de travailleurs immigrés. Le développement des métiers du bâtiment et des travaux publics, notamment dans la foulée de l’exposition universelle de 1958 a absorbé beaucoup de travailleurs espagnols d’abord, puis marocains et turcs. C’est ce qui fait qu’aujourd’hui, ces communautés sont toujours les plus importantes à Bruxelles. La Wallonie a accueilli peu de nouveaux immigrants à ce moment : les charbonnages y périclitaient et l’immigration y avait été arrêtée.

Comment s’est organisé l’accueil des travailleurs migrants à la FGTB ?

La FGTB nationale avait déjà un service des étrangers, avec trois permanents (un Polonais, un Espagnol, et un Grec). Ce service s’occupait principalement de réaliser des études pour aider la direction à définir les lignes de la politique d’accueil et les positions en vue des diverses négociations avec le patronat et le gouvernement.La plupart venaient des campagnes et n’étaient pas alphabétisés. Ils n’avaient pas de tradition de militance syndicale, ils venaient vers nous par le bouche à oreille, cherchant de l’aide. Le service « de terrain » où je travaillais a été le fait du dynamisme de René De Schutter. Nous étions cinq permanents immigrés au sein de la régionale de Bruxelles : outre moi, il y avait un Espagnol, un Portugais, puis un peu plus tard un Turc et un Grec. Notre rôle était d’organiser l’accueil des travailleurs dans tous ses aspects : assurer des traductions, les aider à obtenir un permis de travail, une carte d’identité, le regroupement familial, à chercher du travail... La plupart venaient des campagnes et n’étaient pas alphabétisés. Ils n’avaient pas de tradition de militance syndicale, ils venaient vers nous par le bouche à oreille, cherchant de l’aide. À cette époque, il n’y avait rien d’organisé pour les travailleurs immigrés, ni services sociaux, ni bureaux d’accueil... Nous avons donc joué ce rôle. Pour les aider à devenir autonomes, nous avons très vite organisé des cours d’alphabétisation, en français et en arabe.

Comment a évolué ce service migrants ?

Notre service a duré jusqu’à la fin des années 70. Puis René De Schutter a dû quitter la FGTB pour des divergences de positions politiques. Le Comité exécutif de l’époque a poussé toute l’équipe de permanents étrangers à partir un peu plus tard. L’orientation que nous avions donnée au service ne correspondait plus à la conception du travail qui avait été revue au sein de la régionale. Le service est devenu une commission qui ne comptait plus qu’un seul permanent et quelques représentants de centrales à forte proportion d’immigrés (le bâtiment, les métallos, l’hôtellerie...). Le travail s’y est limité au seul aspect social, alors qu’avant, nous avions mis aussi l’accent sur la formation syndicale. Nous avions formé pendant des années des travailleurs qui se sont présentés aux élections sociales quand elles leur sont devenues accessibles, en 1974. Après la loi sur le statut des étrangers de 1980 et celle contre le racisme de 1981, le travail a été mené sur plusieurs fronts : la lutte pour les droits politiques (droit de vote et d’éligibilité au niveau communal), l’aide à la formation d’associations culturelles et sportives de migrants... La législation sociale et économique avait consacré, fin des années 70, l’égalité de traitement et de participation sociale dans les entreprises. Par après, notre engagement s’est plus centré sur les axes politiques et citoyens (comme la lutte contre le racisme) que sur les domaines économiques et sociaux.

Quels ont été les moments forts des actions du service migrants ?

Début des années 70, avec la CSC et les associations d’immigrés, on a constitué le CLOTI (Comité de liaison des organisations de travailleurs immigrés) qui avait pour objectif la formation de Conseils consultatifs communaux. Nous avons négocié avec les communes pour y installer ces conseils consultatifs, c’était une première étape dans la prise en compte des voix des immigrés au niveau communal. Notre idée était de les préparer aux élections communales, pour le jour où ils pourraient y participer. Par la suite, un mouvement social plus large a conduit à la formation du mouvement « Objectif 82 » pour le droit de vote et d’éligibilité des étrangers au niveau communal, sous certaines conditions. Le Cloti servait aussi de coordination pour les organisations démocratiques d’immigrés qui luttaient contre la dictature et la répression dans les pays d’origine (Espagne, Portugal, Grèce, Turquie, Maroc).Contrairement à la « génération invisible » de leurs parents, les générations nées ici n’acceptent pas, à juste titre, d’être traitées autrement que les autochtones et discriminées. En 1974, nous nous sommes engagés à fond pour la régularisation des travailleurs sans papiers. La FGTB avait beaucoup de réticences : c’était le début de la crise économique, le chômage de masse se développait. C’est notre service qui a commencé à soutenir la grève de la faim des travailleurs sans papiers à Schaerbeek, contre l’avis du comité exécutif de la régionale de Bruxelles... Le gouvernement a finalement dû céder et quelque dix mille personnes ont été régularisées (en période de vacances, pour ne pas faire trop de remous...), dont la moitié sur Bruxelles. Il s’agissait surtout de Marocains et de Turcs, dont une partie était venue dans le cadre des conventions bilatérales, puis avait perdu son travail et donc son droit de séjour.

Qu’est-ce qui a changé depuis cette époque ?

Dans les années 70, les immigrés étaient principalement des travailleurs, l’essentiel de l’immigration était économique. L’accueil des réfugiés était minime et concernait surtout des ressortissants des pays de l’Est. Les réfugiés de pays du tiers monde venaient souvent pour des problèmes plus économiques que politiques, même si la situation politique dans leur pays était très difficile. La conjoncture économique à cette époque permettait d’accueillir ces travailleurs. Aujourd’hui, les conditions sont devenues plus dures et le travail plus rare... L’ambiguïté des syndicats entre défense de tous les travailleurs et défense des travailleurs belges est conjoncturelle. Quand la situation de l’emploi était bonne et qu’on manquait de main-d’œuvre, les syndicats étaient ouverts et accueillants. Mais en période de crise, sous la pression des délégués qui sentent le terrain, ils adoptent des positions de fermeté, notamment sur le contrôle des frontières.

Quel est votre bilan ?

J’ai été un de ces militants qui ont tout sacrifié pour améliorer la situation des travailleurs dont nous avions la responsabilité. C’était passionnant et je suis fier d’avoir mené ce combat. Reste à réaliser l’égalité politique et citoyenne et c’est là qu’il faut un plus grand engagement des syndicats. La génération arrivée dans les années 60-70 avait pour projet de travailler un temps, puis de rentrer au pays. Mais la majorité de ces migrants a été piégée par la crise et s’est fixée malgré elle. Contrairement à la « génération invisible » de leurs parents, les générations nées ici n’acceptent pas, à juste titre, d’être traitées autrement que les autochtones et discriminées. Les éruptions sporadiques de violence dans certaines villes européennes en sont l’expression la plus démonstrative. Les luttes actuelles et à venir pour « l’égalité citoyenne » seront plus dures... 

Dernière modification le mardi, 16 juillet 2013 19:14
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